| Ancienne chronique |
Le temps russe
L’une des difficultés dans le microcosme du management interculturel aujourd’hui tient au décalage croissant entre les traits profonds de caractères d’une société, et les nouvelles habitudes prises dans le monde du travail.
Un exemple est en ce qui
concerne l’esprit de groupe. Les nouvelles théories organisationnelles
ayant fait leur œuvre, on remarque de plus en plus que même dans
les sociétés très individualistes (comme le Royaume-Uni
ou les USA), chacun s’accorde à dire (et à penser) que seul
le travail en équipe est source de succès pour une entreprise.
En bref, on pense à soi dans sa vie quotidienne mais on pense en équipe
(ou en business unit ou en Kollectiv) dès la porte de l’entreprise
passée.
En regardant de près la société et les habitudes de travail
russes, ce paradoxe fait penser ici à la notion de temps et d’organisation.
L’une des bases du management interculturel est la relation de l’individu au temps. Edward Hall, un anthropologiste américain qui est l’un des pères du management interculturel moderne (qui n’est qu’en soit qu’un mélange d’anthropologie et de Management des affaires), a isolé deux types d’attitudes : Nous sommes soit Polychroniques, soit Monochroniques… souvent un peu entre les deux.
L’attitude polychronique, pour faire court, peut être assimilée à faire plusieurs choses à la fois ou à ne pas tenir un emploi du temps très strict. Il est possible aussi de rapprocher cette dimension avec la notion de « pensée circulaire » où les dilemmes sont analysés dans leur environnement, avec tous les éléments en main.
Les Monochroniques, à l’autre bout du spectre, font une chose à la fois et ont généralement un emploi du temps prévu longtemps à l’avance et auxquels ils tiennent. Ce type d’approche au temps est souvent parallèle avec une façon de penser linéaire, où chaque élément d’un problème doit être entériné un à un avant passer au suivant (pensez à une négociation de contrat avec des Allemands par exemple).
Que vient faire la culture russe ici alors? Et bien, il est intéressant de constater que les théories de management (en grande partie anglo-saxonnes) enseignées dans les universités russes, et les premières entreprises de négoce présentes sur ce marché (allemandes et américaines) ont profondément modifié le management russe.
Tout, dans une entreprise russe moderne fait penser à l’approche monochronique : on signe des épais contrats, les rendez-vous sont pris en avance et confirmés par email, les horaires d’ouverture d’un bureau sont clairement affichés à la porte de celui-ci; bref, on essaye de s’occuper d’un dossier à la fois. En tout cas, c’est ce qui est visible à première vue par les étrangers.
Le paradoxe apparaît dès que l’on y regarde de plus près: Les contrats valent bien moins que la confiance mutuelle qui existe entre les signataires, les rendez-vous trois fois confirmés sont repoussés au dernier moment (un impondérable..); vous risquez fort de trouver porte close si vous vous passez strictement aux horaires d’ouverture d’un bureau; un rendez-vous est constamment interrompu par la secrétaire, des coups de téléphone, un collègue, bref la terre entière.
Il faut comprendre, que pour tout ce qui touche l’interculturel, il n’y a rien de bon ou de mauvais. Des entreprises de cultures et d’habitudes de travail très différentes réussissent très bien sous toutes les latitudes. Il est juste utile de savoir avec qui l’on a affaire afin de ne pas être étonné (voir choqué, humilié ou insulté) par des us et coutumes différentes.
Le cas russe du rapport
au temps est donc riche d’enseignement puisque les managers russes tentent
d’être monochroniques, mais en fait restent profondément
polychroniques… En d’autres mots, chassez le naturel, il revient
au galop.
© J. Dumetz Moscou, Février 2005
| Ancienne chronique |